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Sunday, March 29, 2009

Mehr Licht/Mehr Nicht

"Mehr Licht!" Tels sont les derniers mots traditionnellement attribués à Goethe sur son lit de mort. Mais les mauvaises langues ont prétendu qu'il fallait en réalité entendre "Mehr nicht!" -- je n'en puis plus. Cette anecdote m'est revenue en tête hier, et j'ai pensé qu'on pouvait y voir plus qu'une moquerie: et si les deux interprétations n'étaient pas inconciliables? Ma thèse est celle de la coincidence, dans l'esprit du créateur, de l'instant de l'illumination et de celui de l'épuisement. Après tout, comment pourrait-il en être autrement, étant donne que pour percer la coque opaque de l'inconnu par un éclair de lucidité, il faut avoir atteint la frontière lugubre du périmètre de sécurité de l'esprit? Prenons l'example de l'athlète qui établit un nouveau record: le mehr Licht autant que le  mehr nicht l'habitent, et se confondent en lui.

Dans The Crucible d'Arthur Miller, il y a un vieil homme honnête qui est exécuté par l'Inquisition par écrasement: on lui pose des pierres de plus en plus lourdes sur la poitrine jusqu'à ce que mort s'en suive... Ses dernières paroles furent : "More weight!" 
Ici aussi on peut le comprendre de plusieurs manières: la manière comique (qui n'est pas ma favorite, va sans dire) selon laquelle il se moquait de ses bourreaux, mais aussi la manière, disons, existentielle qui appelle à plus de poids dans les décisions et les attitudes de vie de ces concitoyens. Une vie plus lourde de sens.

Monday, October 6, 2008

Les deux clochers de Martinville

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[...] Une fois pourtant,—où notre promenade s’étant prolongée fort au delà de sa durée habituelle, nous avions été bien heureux de rencontrer à mi-chemin du retour, comme l’après-midi finissait, le docteur Percepied qui passait en voiture à bride abattue, nous avait reconnus et fait monter avec lui,—j’eus une impression de ce genre et ne l’abandonnai pas sans un peu l’approfondir. On m’avait fait monter près du cocher, nous allions comme le vent parce que le docteur avait encore avant de rentrer à Combray à s’arrêter à Martinville-le-Sec chez un malade à la porte duquel il avait été convenu que nous l’attendrions. Au tournant d’un chemin j’éprouvai tout à coup ce plaisir spécial qui ne ressemblait à aucun autre, à apercevoir les deux clochers de Martinville, sur lesquels donnait le soleil couchant et que le mouvement de notre voiture et les lacets du chemin avaient l’air de faire changer de place, puis celui de Vieuxvicq qui, séparé d’eux par une colline et une vallée, et situé sur un plateau plus élevé dans le lointain, semblait pourtant tout voisin d’eux.

En constatant, en notant la forme de leur flèche, le déplacement de leurs lignes, l’ensoleillement de leur surface, je sentais que je n’allais pas au bout de mon impression, que quelque chose était derrière ce mouvement, derrière cette clarté, quelque chose qu’ils semblaient contenir et dérober à la fois.

Les clochers paraissaient si éloignés et nous avions l’air de si peu nous rapprocher d’eux, que je fus étonné quand, quelques instants après, nous nous arrêtâmes devant l’église de Martinville. Je ne savais pas la raison du plaisir que j’avais eu à les apercevoir à l’horizon et l’obligation de chercher à découvrir cette raison me semblait bien pénible; j’avais envie de garder en réserve dans ma tête ces lignes remuantes au soleil et de n’y plus penser maintenant. Et il est probable que si je l’avais fait, les deux clochers seraient allés à jamais rejoindre tant d’arbres, de toits, de parfums, de sons, que j’avais distingués des autres à cause de ce plaisir obscur qu’ils m’avaient procuré et que je n’ai jamais approfondi. Je descendis causer avec mes parents en attendant le docteur. Puis nous repartîmes, je repris ma place sur le siège, je tournai la tête pour voir encore les clochers qu’un peu plus tard, j’aperçus une dernière fois au tournant d’un chemin. Le cocher, qui ne semblait pas disposé à causer, ayant à peine répondu à mes propos, force me fut, faute d’autre compagnie, de me rabattre sur celle de moi-même et d’essayer de me rappeler mes clochers. Bientôt leurs lignes et leurs surfaces ensoleillées, comme si elles avaient été une sorte d’écorce, se déchirèrent, un peu de ce qui m’était caché en elles m’apparut, j’eus une pensée qui n’existait pas pour moi l’instant avant, qui se formula en mots dans ma tête, et le plaisir que m’avait fait tout à l’heure éprouver leur vue s’en trouva tellement accru que, pris d’une sorte d’ivresse, je ne pus plus penser à autre chose. A ce moment et comme nous étions déjà loin de Martinville en tournant la tête je les aperçus de nouveau, tout noirs cette fois, car le soleil était déjà couché. Par moments les tournants du chemin me les dérobaient, puis ils se montrèrent une dernière fois et enfin je ne les vis plus.

Sans me dire que ce qui était caché derrière les clochers de Martinville devait être quelque chose d’analogue à une jolie phrase, puisque c’était sous la forme de mots qui me faisaient plaisir, que cela m’était apparu, demandant un crayon et du papier au docteur, je composai malgré les cahots de la voiture, pour soulager ma conscience et obéir à mon enthousiasme, le petit morceau suivant que j’ai retrouvé depuis et auquel je n’ai eu à faire subir que peu de changements:

«Seuls, s’élevant du niveau de la plaine et comme perdus en rase campagne, montaient vers le ciel les deux clochers de Martinville. Bientôt nous en vîmes trois: venant se placer en face d’eux par une volte hardie, un clocher retardataire, celui de Vieuxvicq, les avait rejoints. Les minutes passaient, nous allions vite et pourtant les trois clochers étaient toujours au loin devant nous, comme trois oiseaux posés sur la plaine, immobiles et qu’on distingue au soleil. Puis le clocher de Vieuxvicq s’écarta, prit ses distances, et les clochers de Martinville restèrent seuls, éclairés par la lumière du couchant que même à cette distance, sur leurs pentes, je voyais jouer et sourire. Nous avions été si longs à nous rapprocher d’eux, que je pensais au temps qu’il faudrait encore pour les atteindre quand, tout d’un coup, la voiture ayant tourné, elle nous déposa à leurs pieds; et ils s’étaient jetés si rudement au-devant d’elle, qu’on n’eut que le temps d’arrêter pour ne pas se heurter au porche. Nous poursuivîmes notre route; nous avions déjà quitté Martinville depuis un peu de temps et le village après nous avoir accompagnés quelques secondes avait disparu, que restés seuls à l’horizon à nous regarder fuir, ses clochers et celui de Vieuxvicq agitaient encore en signe d’adieu leurs cimes ensoleillées. Parfois l’un s’effaçait pour que les deux autres pussent nous apercevoir un instant encore; mais la route changea de direction, ils virèrent dans la lumière comme trois pivots d’or et disparurent à mes yeux. Mais, un peu plus tard, comme nous étions déjà près de Combray, le soleil étant maintenant couché, je les aperçus une dernière fois de très loin qui n’étaient plus que comme trois fleurs peintes sur le ciel au-dessus de la ligne basse des champs. Ils me faisaient penser aussi aux trois jeunes filles d’une légende, abandonnées dans une solitude où tombait déjà l’obscurité; et tandis que nous nous éloignions au galop, je les vis timidement chercher leur chemin et après quelques gauches trébuchements de leurs nobles silhouettes, se serrer les uns contre les autres, glisser l’un derrière l’autre, ne plus faire sur le ciel encore rose qu’une seule forme noire, charmante et résignée, et s’effacer dans la nuit.» Je ne repensai jamais à cette page, mais à ce moment-là, quand, au coin du siège où le cocher du docteur plaçait habituellement dans un panier les volailles qu’il avait achetées au marché de Martinville, j’eus fini de l’écrire, je me trouvai si heureux, je sentais qu’elle m’avait si parfaitement débarrassé de ces clochers et de ce qu’ils cachaient derrière eux, que, comme si j’avais été moi-même une poule et si je venais de pondre un oeuf, je me mis à chanter à tue-tête.

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Sunday, October 5, 2008

Les délices de Proust

Dans une note précédente, je rapprochais inopinément le passage de la petite cuillerée de Proust d'un extrait des Paradis Artificiels de Baudelaire.
Que ce soit une allusion délibérée de Proust, c'est dur à dire, mais ce qui est sûr c'est qu'il tenait Baudelaire en grande estime, comme l'atteste son fameux questionnaire de 1889-90 :

"Mes poètes préférés. - Baudelaire et Alfred de Vigny."

De plus, un peu plus loin dans Combray Baudelaire est explicitement nommé :

"[...] cette sorte de tendresse, de sérieuse douceur dans la pompe et dans la joie qui caractérisent certaines pages de Lohengrin, certaines peintures de Carpaccio, et qui font comprendre que Baudelaire ait pu appliquer au son de la trompette l’épithète de délicieux."

On peut donc penser que dans le cerveau de Proust le mot "délicieux" est relié par un certain nombre de synapses à l'image de Baudelaire. Grâce à Wikisource c'est très facile de rechercher toutes les occurrences de ce mot dans Combray. Il apparaît notamment dans ce passage important où le petit Marcel, mortellement angoissé d'avoir été envoyé au lit sans que sa mère, retenue par des invités, ne vinsse l'embrasser, lui a envoyé un billet par l'intermédiaire de la domestique Françoise :

"[...] puisque cette salle à manger interdite, hostile, où, il y avait un instant encore, la glace elle-même — le « granité » — et les rince-bouche me semblaient receler des plaisirs malfaisants et mortellement tristes parce que maman les goûtait loin de moi, s’ouvrait à moi et, comme un fruit devenu doux qui brise son enveloppe, allait faire jaillir, projeter jusqu’à mon cœur enivré l’attention de maman tandis qu’elle lirait mes lignes. Maintenant je n’étais plus séparé d’elle ; les barrières étaient tombées, un fil délicieux nous réunissait. Et puis, ce n’était pas tout : maman allait sans doute venir !"

(C'est moi qui souligne [sic].) Sa ruse échoue mais il joue le tout pour le tout et descend surprendre sa mère une fois les invités partis. Elle veut le gronder mais son père est suffisamment clairvoyant pour s'apercevoir de sa détresse profonde et les invite, exceptionnellement, à passer la nuit ensemble [il y aurait beaucoup à dire sur les résonances œdipiennes de cet épisode...]. Voici comment Marcel relate la suite :

"Maman s’assit à côté de mon lit ; elle avait pris François le Champi à qui sa couverture rougeâtre et son titre incompréhensible donnaient pour moi une personnalité distincte et un attrait mystérieux. Je n’avais jamais lu encore de vrais romans. J’avais entendu dire que George Sand était le type du romancier. Cela me disposait déjà à imaginer dans François le Champi quelque chose d’indéfinissable et de délicieux. Les procédés de narration destinés à exciter la curiosité ou l’attendrissement, certaines façons de dire qui éveillent l’inquiétude et la mélancolie, et qu’un lecteur un peu instruit reconnaît pour communs à beaucoup de romans, me paraissaient simples — à moi qui considérais un livre nouveau non comme une chose ayant beaucoup de semblables, mais comme une personne unique, n’ayant de raison d’exister qu’en soi — une émanation troublante de l’essence particulière à François le Champi. Sous ces événements si journaliers, ces choses si communes, ces mots si courants, je sentais comme une intonation, une accentuation étrange."

Ce que je trouve intéressant dans ces passages c'est que l'épithète "délicieux" semble lié, chez Proust, d'une part à la figure de la mère, mais aussi, et surtout (en tout cas pour mon propos présent), à l'écriture et à la lecture : ce "fil délicieux" que sa mère "lirait" c'est le billet qu'il lui a écrit, peut-être une des premières choses qu'il ait écrites de sa propre impulsion, sans y être invité par un professeur, lui faisant soudain sentir l'importance vitale que peut avoir l'écriture. Mais la soirée est encore plus riche en révélations, car le petit Marcel va entendre de la bouche de sa mère adulée la lecture de son premier "vrai roman". Et ce qu'il trouve "délicieux", ce n'est pas, comme pour la plupart des enfants, le pouvoir captivant de l'histoire, le suspens, mais ce qui se cache derrière eux, de nature intrinsèquement littéraire, à savoir les "procédés de narration". Pas la surface du roman, mais bien sa structure interne, comme seul la verrait un écrivain. Et de fait c'est bien ce qu'il est devenu ce soir-là, notre petit Marcel, un écrivain, car il a fait lui-même l'expérience de la puissance de l'écrit comme vecteur de nos émotions les plus intenses.

La dernière phrase du second extrait, avec cette opposition "commun/étrange", fait écho à l'épisode de la petite madeleine, où une banale cuillerée provoque quelque chose "d'extraordinaire" en Marcel. Je vous le donne en mille :

"Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause".

Cette cause qui échappe aux tentatives enfantines pour la découvrir, l'épithète "délicieux" nous la révèle cependant : c'est le plaisir littéraire ! Mais un plaisir littéraire ici à l'état bruto-brut. Je m'explique. La petite madeleine, gorgée de thé, est aussi gorgée de sens pour Marcel [oui je fais dans la métaphore facile -- un problème ? ; )]. Elle contient le souvenir du temps (et de l'espace !) où la tante de Marcel lui donnait des morceaux de madeleine trempés dans le tilleul, le dimanche matin, à Combray (c'est un roman ; c'est CE roman). Cette essence précieuse dont la madeleine remplit Proust ("ou plutôt cette essence n'était pas en moi, elle était moi.") n'est rien d'autre que la narration littéraire.

À l'appui de cette thèse, cette phrase de Baudelaire, toujours dans les Paradis Artificiels :

"le délire poétique ressemble à celui que m’a procuré une petite cuillerée de confiture [...]"

Et je ne résiste pas à citer encore un passage d'une beauté ahurissante, qui clôt la première partie de Combray :

"Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir.

Et dès que j’eus reconnu le goût du morceau de madeleine trempé dans le tilleul que me donnait ma tante (quoique je ne susse pas encore et dusse remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir me rendait si heureux), aussitôt la vieille maison grise sur la rue, où était sa chambre, vint comme un décor de théâtre s’appliquer au petit pavillon donnant sur le jardin, qu’on avait construit pour mes parents sur ses derrières (ce pan tronqué que seul j’avais revu jusque-là) ; et avec la maison, la ville, la Place où on m’envoyait avant déjeuner, les rues où j’allais faire des courses depuis le matin jusqu’au soir et par tous les temps, les chemins qu’on prenait si le temps était beau. Et comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé."

Tuesday, September 30, 2008

La petite madeleine Reloaded

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Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d'un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée de thé où j'avais laissé s'amollir un morceau de madeleine. Mais à l'instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d'extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m'avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu'opère l'amour, en me remplissant d'une essence précieuse : ou plutôt cette essence n'était pas en moi, elle était moi. J'avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D'où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu'elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu'elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D'où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l'appréhender ? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m'apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m'arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n'est pas en lui, mais en moi. Il l'y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact, à ma disposition, tout à l'heure, pour un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C'est à lui de trouver la vérité. Mais comment ? Grave incertitude, toutes les fois que l'esprit se sent dépassé par lui-même ; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher ? pas seulement : créer. Il est en face de quelque chose qui n'est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière.
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C'est là, tel quel, le passage cultissime de la petite madeleine Proustienne, situé à la fin de la première section de la première partie : Combray du premier roman : Du Côté de chez Swann (1913) de la volumineuse somme : À la Recherche du Temps Perdu de Marcel Proust (1871-1922) -- qui n'était pas le dernier des imbéciles.

Dans mon cas en revanche, je ne serais pas aussi assertif, étant donné que la première lecture que j'ai faite de ce passage était manifestement complètement à côté de la plaque... XP [Ceci n'est pas un smiley.]
Néanmoins ! cette interprétation erronée ayant suscité en moi un émoi de grande magnitude et fait se bousculer toutes sortes d'idées creuses et galipétantes dans mon cervelet, c'est d'elle que je vais parler ici.
Caveat (donc) : ci-dessous gît l'oeuvre du malin, car, comme qui dirait, ErrareHvmanvmEstPerseverareDiabolicvm !

Bon. Bien sûr ce sera ultimement pour des raisons psychologiques, à savoir que cette madeleine lui rappelle celles que sa tante lui donnaient lorsqu'il était plus jeune etc., et c'est très bien -- rien à redire -- même si la cause de son émotion ne lui reviendra que beaucoup plus tard, nous dit le narrateur (et à l'heure de la publication j'ignore encore de quoi il sera question...), mais moi ce que j'y ai d'abord lu, dans ce passage, est d'une nature plus abstraite. Je l'ai lu comme ça, à ma guise, parce que ça s'accordait avec des expériences qu'il m'arrive parfois de vivre. Des expériences qui, dans la morosité du quotidien, me ravissent l'âme sans grande cause apparente. La plupart du temps c'est à l'occasion d'une perception visuelle que je ressens cela : une quelconque perception visuelle ! J'entends par là que ce n'est pas l'objet de ma perception qui, par sa prodigieuse beauté, par ses qualités esthétiques extraordinaires, produirait cet effet sur moi (même si ça peut aider), mais bien l'acte perceptif lui-même. Le phénomène de la vision lui-même.

[Minute linguistique : après tout, ne dit-on pas d'une performance qu'elle est "phénoménale" ; ne lâche-t-on pas, sitôt le bout-en-train reparti, "Quel phénomène celui-là !" ? alors qu'en fait un phénomène c'est ce qu'il y a de plus banal, tout est phénomène... (si l'on veut bien)]

Ce qui m'éblouit dans ces moments-là, c'est la possibilité de la perception, de l'interaction entre l'esprit et la matière... Et aussi la "rondeur", la plénitude de la perception.

Il y a une scène du film eXistenZ (1999) de David Cronenberg qui illustre bien ce que j'essaie de dire. Le scénario tourne autour d'un jeu vidéo futuriste tellement perfectionné que les joueurs finissent par ne plus savoir s'il sont dans le jeu ou dans le monde réel (avec une technologie semi-organique, un "pod" aux allures de crapauds qu'on s'enfile dans la moelle épinière, faut pas chercher). Au milieu du film, l'héroïne, qui a conscience d'être dans le jeu, profite d'un moment de désoeuvrement dans une station essence pour admirer les qualités de réalisme du jeu. Elle ramasse un caillou et le jette sur la pompe à essence. Au moment où le caillou percute la pompe se produit un son, "kling". Elle sourit.


Pourquoi sourit-elle ? Ce dont elle jouit ce n'est pas le petit bruit produit par le petit caillou sur la pompe à essence (ce qui, somme toute, serait assez niais), mais la cohérence perceptive (visuelle, sonore, etc.) de l'univers artificiel dans lequel elle est immergée. Ce dont elle s'émerveille pourrait être exprimé (en parodiant Lacan) en une phrase condensée :

"Ça" fait sens.

Les geeks et les Neo-théologiens s'empresseront de dire que si Ça veut bien faire sens, c'est uniquement parce que les programmateurs du jeu l'ont voulu ainsi, et que donc, une fois la métaphore rapportée au monde "réel", c'est à l'infinie bonté du Créateur que l'on doit la présence de sens. A quoi je répondrais a). get a life ! et b). "[...] tout ce que dit la théologie chrétienne est absolument vrai à condition d'être appliqué non pas à un Dieu transcendant et imaginaire, mais à l'Homme réel vivant dans le Monde. Le théologien fait de l'anthropologie sans s'en rendre compte. " (Alexandre Kojève, 1947)
Après les avoir bien bien cassés de la sorte, je retourne pépère à mon propos.

A vrai dire, pas vraiment. Le fil de mes idées s'est rompu. Je repars avec autre chose :

La "cuillerée de thé où j'avais laissé s'amollir un morceau de madeleine" m'a soudain rappelé un passage des Paradis Artificiels (1860) de Baudelaire :

"
Voici la drogue sous vos yeux : un peu de confiture verte, gros comme une noix, singulièrement odorante [...] -- Voilà donc le bonheur ! il remplit la capacité d’une petite cuiller ! le bonheur avec toutes ses ivresses, toutes ses folies, tous ses enfantillages !
"

N'est-ce pas déroutant ?


[Note for self : L'an de grâce 1927 vit la parution de trois ouvrages d'une importance capitale :

1. Sein und Zeit de Heidegger (New College, 2007),
2. Les Vorlesungen zur Phänomenologie des inneren Zeitbewußtseins de Husserl publiées sous la direction de Heidegger, (Akademie der Künste, Berlin, 2005),
3. Le Temps Retrouvé de Proust (bien qu'il ne l'ait guère modifié depuis sa mort en 1922).

Moralité : 1927 = gros dossier "temps" !]

Sunday, August 3, 2008

Le Père Goriot

Le Père Goriot, publié en 1835, est souvent considéré comme la première concrétisation des intentions de Balzac de composer sa Comédie Humaine (appelée d'abord plus crument Etudes Sociales), un ensemble de récits décrivant la société de son temps à travers une panoplie de personnages récurrents.
L'origine de l'intrigue trouve sa source dans une brève note télégraphique dans son album:

"Un brave homme - pension bourgeoise - 600 F de rentes - s'étant dépouillé pour ses fille qui, toutes deux, ont 50 000 F de rentes - mourant comme un chien."

A ce stade, il était encore loin du chef d'oeuvre achevé, mais bref l'essence est là. (Je trouve très émouvant de voir l'idée littéraire de Père Goriot dans un état de telle concision, comme d'admirer la petitesse de la graine qui a donné naissance à un immense arbre...)

Les dernières pages du livre, qui décrivent la lente mort du Père Goriot et les désistements de ses filles, m'ont profondément touché; la dernière phrase m'a cependant laissé songeur.

"(...) Le jour tombait, un humide crépuscule agaçait les nerfs, il regarda la tombe et y ensevelit sa dernière larme de jeune homme, cette larme arrachée par les saintes émotions d'un coeur pur, une de ces larmes qui, de la terre où elles tombent, rejaillissent jusque dans les cieux. Il se croisa les bras, contempla les nuages, et, le voyant ainsi, Christophe le quitta.

Rastignac, resté seul, fit quelques pas vers le haut du cimetière et vit Paris tortueusement couché le long des deux rives de la Seine où commençaient à briller les lumières. Ses yeux s'attachèrent presque avidement entre la colonne de la place Vendôme et le dôme des Invalides, là où vivait ce beau monde dans lequel il avait voulu pénétrer. Il lança sur cette ruche bourdonnante un regard qui semblait par avance en pomper le miel, et dit ces mots grandioses: "A nous deux maintenant!"

Et pour premier acte du défi qu'il portait à la Société, Rastignac alla dîner chez madame de Nucingen. "

J'ai d'abord été déstabilisé par cette pirouette finale, de laquelle je ne parvenais à tirer aucun sens: comment Eugène irait-il tranquillement dîner chez une des filles de Goriot (de laquelle il était amoureux) après une pareille tragédie? Soit il lui en veut terriblement de ne pas s'être montrée à l'enterrement et il y va pour lui faire des reproches, soit il s'avère qu'elle était dans l'impossibilité absolue de s'y rendre et il y va pour partager sa tristesse déchirante. Mais en aucune façon ne paraît-il pouvoir s'agir d'un "dîner" ce soir-là!

J'ai lu dans la préface notamment que cette dernière phrase témoigne de l'arrivisme d'Eugène. Ses sentiments provoqués par la mort de Goriot seraient bien vite évacués en faveur de sa volonté de pouvoir social. Je rejette cette interprétation, je crois ses émotions sincères, et l'emploi du plus que parfait ("avait voulu") indique bien que ses ambitions sociales ne le tourmentent plus.

Ce à quoi j'aboutis est qu'Eugène entreprend désormais de détruire la "Société" de l'intérieur, faisant siens les principes du forçat Vautrin. Il se lance dans une guerre vengeresse contre elle non pas de but en blanc, ce qui serait désespéré, mais en s'y infiltrant comme un virus pour la pourrir.

Cette méthode me paraît d'une efficacité douteuse... Je découvre un Balzac bien plus radical et belliqueux que je ne l'avais imaginé. Une telle hargne destructrice me fait venir à l'esprit (sans nuances) quelques autres défricheurs sans merci comme le Marquis de Sade, Stirner, Schopenhauer, et consorts. J'estime ces auteurs, j'apprécie la nécessité de leur oeuvres dévastatrices, mais enfin après tout, je ne peux pas en rester là. Je me pose la question: Une fois la mauvaise herbe ratiboisée, que comptez-vous planter Messieurs? Quelles nouvelles valeurs inventez-vous pour remplacer les déchéances?

Ce n'est pas que je veuille sous-entendre "Vous n'avez rien de mieux à proposer, donc ne touchez à rien!", ce n'est pas ça. Au contraire, comme je l'ai dit, j'applaudis tous les dégâts qu'ils ont pu faire. Seulement, s'arrêter là, au creux de la phase destructrice, et ne pas envisager comment recréer du relief à nouveau, ça me paraît un peu court.
A première vue.

A mieux y regarder, je me demande si je ne suis pas un peu trop positiviste sur ce coup-là. N'est-ce pas naïf d'imaginer qu'on puisse, comme ça, débarquer avec des nouvelles valeurs fraîchement moulues, et en faire offrande à la communauté pour la plus grande félicité? Ca ressemble suspicieusement à un des buts les plus niais des doctrines religieuses...

Question: Balzac ne propose-t-il vraiment rien comme alternative à l'hypocrisie de la haute société parisienne?

Autre question: A supposer que c'était le cas, en se contentant de peindre ce qu'elle a d'inacceptable, n'induirait-il pas tout de même chez le lecteur la volonté de se détacher de ses façons odieuses, et donc d'en embrasser de nouvelles?

A la première question je répondrais qu'il est possible que Balzac veuille promouvoir des attitudes courageuses et solidaires, comme celles d'Eugène et de l'étudiant en médecine Bianchon au chevet de Goriot agonisant (ou celle de Mme de Beauséant). Sans doute oppose-t-il la sincérité à la superficialité vénale, mais tout le monde est d'accord là-dessus, non, si?

La seconde question me plaît bien. J'aime l'idée qu'il suffise de décrire quelque chose, de la mettre sous les feux de la conscience, pour fournir à la fois le pouvoir de la faire changer. Je reviendrai sans doute sur cette idée et ses nombreux avatars.

Je termine cette note confuse sur une réplique de Rastignac qui m'a particulièrement surpris:

"(...) Les deux étudiants, frappés de ce terrible éclat d'une force de sentiment qui survivait à la pensée, laissèrent tomber chacun des larmes chaudes sur le moribond qui jeta un cri de plaisir aigu.
- Nasie ! Fifine ! dit-il.
- Il vit encore, dit Bianchon.
- A quoi ça lui sert-il ? dit Sylvie.
- A souffrir, répondit Rastignac."

Souffrance et joie ne s'opposent pas, et enrichissent. Mais ça, les servantes qui aspirent au bonheur monolithique ne peuvent pas le concevoir.